Entretiens avec Tshisekedi, Kabila et Fayulu: pourquoi les bons offices de la CENCO énervent?

Après avoir répondu à l'invitation du chef de l'État, dans le cadre des consultations qu'il a initiées pour dégager une union sacrée de la nation, les prélats congolais ont pris l'initiative d'échanger tour à tour avec Joseph Kabila, Martin Fayulu et...Sylvestre Ilunga Ilunkamba, le chef du gouvernement de la coalition entre le Front commun pour le Congo (FCC) et le Cap pour le changement (CACH). Cette démarche des pères de l'Église, qu'ils veulent apaisante, est loin de rassurer... les proches du Président de la République.

Personne ne conteste le rôle de l’Église catholique dans la recherche des solutions aux différentes crises que le pays traverse. Mais jusqu’où, s’interrogent certains, est-elle prête à aller pour faire entendre sa voix et quels compromis peut-elle soutenir face au conflit qui bloque la coalition au pouvoir.

Après avoir systématiquement dénoncé l’existence d’un mariage contre nature entre CACH et FCC, les évêques catholiques ont répondu favorablement à l’invitation de Félix Tshisekedi dans le cadre de ses consultations. Mercredi 11 novembre au Palais de la nation, révèle Monseigneur Marcel Utembi à la presse, les évêques ont « eu un entretien franc autour des préoccupations » du Président de la République.

Un « entretien entre responsables », précise-t-il aussi, ayant permis à l’Église de « confier au Président de la République toutes ses analyses, pour voir dans quelles mesures il peut exploiter ses contributions, pour répondre à ses propres préoccupations ».

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À cette occasion, les évêques expriment leur gratitude au chef de l’État « d’avoir pensé à la Conférence épiscopale nationale du Congo », souligne l’Archevêque de Kisangani, « comme une institution pouvant donner sa contribution dans la recherche des voies et moyens de sortie de crise que connaît » le pays.

Pour le Cardinal Fridolin Ambongo, rencontrer le chef de l’État a surtout servi à rappeler à Félix Tshisekedi « le souci de son peuple, qui vit une situation dramatique actuellement ».

« Le peuple ne veut pas que ces consultations soient une énième consultation et que sa situation à lui, comme peuple, continue à se dégrader », explique-t-il.

Raison pour laquelle, pense l’ancien président du Conseil d’administration de l’Université catholique du Congo, « il faudra qu’à l’issue de ces consultations, les conditions de vie du peuple changent ».

Tous les chemins mènent à Kabila?

Depuis le début de ces consultations, le camp de Joseph Kabila demande à son partenaire de « revenir à la raison », c’est-à-dire d’apprécier les circonstances du moment sur base des termes de l’accord de coalition. Le FCC marque son opposition à tout schéma dessiné en dehors des institutions de la République. Pour la famille politique de Joseph Kabila, pas question de voir le « gros poisson » figurer au menu de la carte au Palais de la nation, mais à la table.

La visite des évêques à l’ancien chef de l’État, comme l’entretien qu’ils ont eu avec Martin Fayulu, sont considérés, par les proches de l’actuel Président de la République, comme des actes de sabotage de son appel à rompre avec la coalition.

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Pourquoi la démarche des évêques énervent les proches de Félix Tshisekedi ? L’argument avancé s’approche de l’idée que personne ne peut consulter au même moment que le chef de l’État. Son initiative ne peut être mise en compétition.

Daddy Kangulu Lobo, soutient que « la démarche de la CENCO est ambiguë, porteuse de germe de conflit et ne tient pas compte de réalités du moment ».

Pour ce membre de Force grise, une des structures de l’UDPS, « l’action des évêques aurait eu tout son sens si l’initiative était prise en 2006. L’entamer maintenant, à pratiquement 2 ans et demi de l’organisation des élections, est une erreur stratégique et d’appréciation ».

Les princes de l’Église feraient œuvre utile en rectifiant leurs tirs, car leur démarche risque d’aboutir à une confusion, estime Daddy Kangulu Lobo.

Une accusation balayée par l’épiscopat pour qui, martèle Donatien Nshole, l’Église « ne fait que préparer le terrain pour que, quelque soit la décision que le Président de la République va prendre, qu’on n’oublie pas l’essentiel ».

Pourquoi Kabila et Fayulu, pas les autres?

Au sortir de l’audience leur accordée par Martin Fayulu, peu de jours après avoir discuté avec Félix Tshisekedi et Joseph Kabila, les évêques ont annoncé que « le ciel sociopolitique [du pays] est très nuageux, la crise est là ».

Dans leur mission prophétique, poursuit le secrétaire général de la CENCO, « les évêques ont pris leur bâton de pèlerin pour voir les grands acteurs sociopolitiques de ce pays, les écouter, les exhorter afin d’avancer vers une solution qui pourrait garantir la paix et surtout le bien-être du peuple, qui souffre de plus en plus ».

« C’est dans ce cadre qu’ils ont pensé voir Martin Fayulu pour aussi l’associer à leur réflexion et pour voir ensemble ce qui peut être fait », ajoute le prêtre.

Même si Félix Tshisekedi a promis qu’aucun scénario n’était à exclure par rapport à l’issue des consultations qu’il mène, cet argument de l’épiscopat n’a pas réussi à convaincre sa famille politique. Elle redoute une éventuelle manœuvre de la part des évêques pour notamment repositionner l’actuel coordonnateur de Lamuka, dont le plan de sortie de crise invite la CENCO à offrir ses bons offices.

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En attendant, les évêques font la sourde oreille face aux voix qui les accusent de jouer à l’hypocrisie, et considèrent, à en croire Fridolin Ambongo, « qu’il faut qu’il y ait un changement » à l’issue de ces consultations initiées par le chef de l’État.

« La CENCO a compris l’initiative du Président Félix Tshisekedi, du moins son issue: ce ne serait pas une cohésion nationale mais une fissure nationale. On remplacerait la fissure actuelle par une autre fissure avec de nouveaux acteurs », fait observer le professeur Léon Mbembo.

Pour éviter une telle situation, pense-t-il, « les évêques veulent montrer au chef de l’État que les acteurs de la crise ne sont pas Bemba et Katumbi, mais bien Kabila et Fayulu surtout ».

Éviter une nouvelle fissure est ce qui préoccupe les évêques même si, pense l’Archevêque métropolitain de Kinshasa, la nature du changement post-consultations est « à la discrétion du chef de l’État ».

Entre-temps, après avoir soutenu que le gouvernement Ilunga Ilunkamba ne tombera pas en cas de retrait du CACH de la coalition, le PPRD vient d’inviter les ministres issus de cette plateforme à démissionner.

Alain Tshibanda